Eglise catholique au Togo : blog d'un prêtre de Lomé !

Inculturer : d’abord définir traditionnellement la culture !

Vers une nouvelle perspective d’inculturation


     Article  I. Inculturer : d’abord définir traditionnellement la culture !

  1. 1.      Nécessité de définir

Culture fait souvent l’objet d’un usage vague, imprécis et courant qui porte à la tenir pour un mot familier jusqu’à l’heure de désillusion où l’obligation de la définir se fait pressante. La culture est un terme polysémique et équivoque. Les difficultés liées à la polysémie  du mot ne constituent guère un réel obstacle à sa juste utilisation dès que le champ ou le domaine de compréhension est bien délimité. Cependant le caractère équivoque du concept culture lui confère une licence et une aptitude à prendre tel sens ou tel autre sens dans une unique et même perspective. S’impose alors l’obligation outre de le circonscrire, d’indiquer une définition précise du mot qui guidera tout notre travail.


Avant de signifier notre définition opératoire, nous passerons en revue certains des différents sens dont se prévaut le mot culture. Les études menées par A. L. Krœber et Clyde Kluckhohn[1] qui donnent une synthèse-définition du mot culture à partir de cent soixante quatre définitions, font état de près de trois cent définitions. Nous ferrons donc montre d’une prétention naïve si nous ne précisons, sans retard, notre objectif. Il s’agira d’évoquer juste quelques définitions du mot culture en vue de ressortir ses différentes dimensions et d’en dégager une synthèse ou une formulation qui conviendrait à la logique de notre démarche.

  1. 2.      Deux  perspectives : humaniste et anthropologique

Initions notre excursion sémantique avec trois des huit définitions du mot culture que proposent le dictionnaire Larousse : « Ensemble des usages, des coutumes, des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent et distinguent un groupe, une société ; ensemble de convictions partagées, de manières de voir et de faire qui orientent plus ou moins consciemment le comportement d’un individu, d’un groupe ; ensemble des connaissances acquises dans un ou plusieurs domaines ». L’élément commun à ces définitions « ensemble de » permet de tenir pour acquis que la culture est  un ensemble de…, un groupe multiple de … formant un tout, une somme dynamique de….


La dernière définition fait référence à la culture dite humaniste ou classique. « Traditionnellement, la culture se dit des personnes, de leur développement intellectuel, de leur création artistique, de leurs productions scientifiques »[2]. La culture a alors pour synonymes érudition, instruction, savoir, science.  Quant aux deux premiers sens donnés par le Larousse, ils rejoignent la perspective actuelle de la culture qui se veut anthropologique et qui renvoie spontanément  à  des expressions comme identité culturelle, mutations culturelles, pluralité culturelle, dialogue interculturel… « La culture  désigne alors les traits caractéristiques d’un groupe humain, ses modes typiques de penser, de se comporter, d’humaniser un milieu donné. »[3]

  1. 3.      Dimensions historique et sociale

Dans la Constitution Pastorale Gaudium et Spes, se profile une définition de la culture :« Au sens large, le mot "culture" désigne tout ce par quoi l'homme affine et développe les multiples capacités de son esprit et de son corps; s'efforce de soumettre l'univers par la connaissance et le travail: humanise la vie sociale, aussi bien la vie familiale que l'ensemble de la vie civile, grâce au progrès des mœurs et des institutions; traduit, communique et conserve enfin dans ses œuvres, au cours des temps, les grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l'homme, afin qu'elles servent au progrès d'un grand nombre et même de tout le genre humain.


Il en résulte que la culture humaine comporte nécessairement un aspect historique et social et que le mot "culture" prend souvent un sens sociologique et même ethnologique. En ce sens, on parlera de la pluralité des cultures. Car des styles de vie divers et des échelles de valeurs différentes trouvent leur source dans la façon particulière que l'on a de se servir des choses, de travailler, de s'exprimer, de pratiquer sa religion, de se conduire, de légiférer, d'établir des institutions juridiques, d'enrichir les sciences et les arts et de cultiver le beau. Ainsi, à partir des usages hérités, se forme un patrimoine propre à chaque communauté humaine. De même, par là se constitue un milieu déterminé et historique dans lequel tout homme est inséré, quel que soient sa nation ou son siècle, et d'où il tire les valeurs qui lui permettront de promouvoir la civilisation. » (GS 53)


La définition de GS reconnaît à la culture un aspect historique. En effet la culture est un cheminement dans le temps. La culture est de l’ordre historique car elle a un pouvoir de traduction, de communication et de conservation : « elle traduit, communique et conserve enfin dans ses œuvres, au cours des temps, les grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l'homme ». Cependant l’historicité de la culture ne veut nullement signifier que la culture est une réalité d’un temps révolu, dont les limites temporelles sont fixées pour de bon dans le passé. C’est dans une telle économie, que la culture semble désigner, pour certains africains, la tradition, les modes de vie, les expressions artistiques, le savoir et l'histoire des peuples de l’Afrique d’avant colonisation. Cette compréhension rime avec un passéisme qui cristallise, fige la culture dans le temps comme une donnée ancestrale, immobile et qui refuse d’admettre le caractère évolutif inhérent à la culture.

 

La définition conciliaire de la culture a clairement mis en relief la portée sociale  de la culture. La culture se construit, se vit et se perpétue au sein d’une société humaine en vue du bien de tous.

  1. 4.      Confluence des divers aspects

La conférence mondiale de l’UNESCO sur les politiques culturelles[4] convient que « dans son sens le plus large, la culture peut aujourd'hui être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un  groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances, et la culture donne à l'homme la capacité de réflexion sur lui-même. C'est elle qui fait de nous des êtres spécifiquement humains, rationnels, critiques et éthiquement engagés. C'est par elle que nous discernons des valeurs et effectuons des choix. C'est par elle que l'homme s'exprime, prend conscience de lui-même, se reconnaît comme un projet inachevé, remet en question ses propres réalisations, recherche inlassablement de nouvelles significations et crée des œuvres qui le transcendent ».


La définition de l’UNESCO assume à la fois les dimensions sociale, historique, humaniste et anthropologique de la culture. En définissant la culture, elle décrit en fait l’homme comme un être inséré dans la réalité sociale, un être en projet qui chemine dans le temps, un être qui réfléchit et crée, un être ayant une identité propre, un être ouvert à la transcendance. Cette définition, défiant le matérialise athée, ne limite pas la capacité et la vocation de l’homme à entrer en relation seulement aux êtres matériels mais elle reconnaît à l’homme l’ouverture à la transcendance.


La dernière assertion de cette définition peint merveilleusement le cheminement de l’homme qui, en être intelligent, finira en expérimentant ses limites par rechercher inlassablement de nouvelles significations et trouver les modalités de relation avec les réalités qui le transcendent. Cette finale met en exergue la condition de l’homme, celle d’un être limité et en quête. L’homme dans son élan de se réaliser pleinement, se découvrir comme un être en relation avec soi, les autres, l’environnement et avec Dieu. Aussi un essai de définition en termes théologiques de la culture pourrait-il s’articuler sur la grandeur et la sainteté de Dieu d’une part et la finitude de l’homme d’autre part. La culture est alors « la réalisation variée et sans cesse croissante de l’essence de l’homme, – image et ressemblance de Dieu-Trinité créateur libre et maître souverain, mais se trouvant en situation d’être déchu aspirant vers sa propre essence – dans la totalité de ses dimensions spécifiquement humaines, faites de relation aux monde, à soi, aux autres, et à l’Autre par excellence qu’est Dieu.»[5]

Abbé Romain SEMENOU,
Lomé, le 14 novembre 2011


[1] Culture : A Critical Review of Concepts and Definitions, (Cambridge 1952), cité par HONDOCODO Cegnanou Louis, Repères culturels et religieux en Afrique, dialogue avec Saint Augustin, Ed. Paulinus, Trèves, Allemagne, 2001, p 33

[2] Hervé CARRIER,  Lexique de la culture pour l’analyse culturelle et l’inculturation, Evangélisation de la culture, Tournai : Desclée, 1992, p 162

[3] Idem

[4] Mexico City, 26 juillet - 6 août 1982

[5] HONDOCODO Cegnanou Louis, Repères culturels et religieux en Afrique, dialogue avec Saint Augustin, Ed. Paulinus, Trèves, Allemagne, 2001, p 36



14/11/2011
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